Trilogie des directissimes, 24 décembre 2005

POUR SOLDE DE TOUT COMPTE…

Le 24 décembre, après deux jours passés dans la face Nord de l’Eiger, Lionel Daudet met brutalement fin à son projet de trilogie des directissimes, il nous livre ses explications:

C’est au petit matin de Noël que me sont venus les mots du pourquoi. Mais c’est d’abord à ceux de Lionel Terray, et à la fin des « conquérants de l’inutile » que j’ai pensé :
« Si vraiment aucune pierre, aucun sérac, aucune crevasse ne m’attend quelque part dans le monde pour arrêter ma course, un jour viendra où, vieux et las, je saurai trouver la paix parmi les animaux et les fleurs. Le cercle sera fermé, enfin je serai le simple pâtre qu’enfant je rêvais de devenir… »
Je n’oublie pas que mes parents m’avait prénommé Lionel en son hommage, est-ce une histoire qui me vient finalement d’avant ma naissance ?
Je ne me sens ni vieux ni las, mais il n’empêche.
Comme si chaque alpiniste portait en lui le vœu secret de mettre un jour un terme à sa dévorante passion, de tourner la page, sa page.
Sur les pentes de l’Eiger, j’ai senti au fil des quelques jours passés que ma présence dans cet univers austère n’avait plus de sens. Que le temps m’était venu de tourner « ma » page : le glas des solos extrêmes venait de sonner.
Oui, ce virage est venu, que je ne soupçonnais pas : c’était désormais une évidence, le goût pour ces folles entreprises solitaires m’avait fui. Et ce n’est pas parce que c’était l’Eiger, cela aurait pu être n’importe où ailleurs. Cela n’a rien à voir. Il ne faut pas du courage pour gravir ces faces inhumaines, mais bien plus : une foi, une flamme. Jamais je n’ai grimpé pour autre chose que cette flamme qui me vivifiait.

J’aurais pu me forcer, ne pas vouloir déplaire à mes sponsors et aux médias (leur ai-je déplu d’ailleurs ?), cela se serait peut-être bien terminé, peut-être, ou bien, et cela m’aurait semblé plus probable, mal. Car il faut impérativement ne pas tricher, se méfier de la course de trop, du « après, j’arrête »: l’histoire de l’alpinisme est malheureusement trop riche de ces morts de « la dernière course ». Aussi fort soit-il, l’alpiniste prend toujours des risques, un moment ils valent leur pesant, font pencher la balance du bon côté, car la richesse (intérieure !) retirée le justifie, si tant est qu’il y ait quoi que ce soit à justifier. Car l’alpiniste, en se dépassant, par son action à l’éclat du diamant, par l’exemplarité dont il est parfois tenu, participe du désir d’humanité, du désir d’épanouissement, et réponds à sa manière à cette question fondamentale : qu’est-ce que j’ai envie de faire de notre espèce? * Une élévation.

Renoncer, c’est bien beau, mais quoi, après ? Le passage du vide, dont finalement je suis assez coutumier, ce passage finalement inhérent à toute vie … vécue avec intensité.

Peut-être vais-je me tourner vers des expés proches ou lointaines, toujours originales, en compagnie de vieux copains, peut-être - sûrement, vais-je écrire (car ce temps est désormais bien installé), peut-être vais-je partir dans des voyages au (très) long cours, dans une vision élargie de l’aventure, peut-être, mais j’en suis moins sûr, vais-je m’asseoir et méditer sur un zafou** , peut-être repartirai-je escalader des montagnes de cinq mètres ( le bloc !), peut-être irai-je sur la Lune...Chi lo sa *** ? Une chose est certaine, je continuerai sans cesse d’explorer les champs lumineux et merveilleux de la vie. Car la flamme ne s’est pas éteinte, elle brûle simplement pour d’autres horizons, réchauffe un autre versant de mon âme.

Renoncer à ce projet qui me tenait pourtant tant à cœur, la trilogie des directissimes. La décision s’est prise dans une désarmante simplicité, cela m’a même surpris. C’était cette même simplicité qui un jour m’avait fait répondre à la question : que veux-tu faire de ta vie ?
De l’alpinisme, à haut niveau, d’une certaine manière, celle que mon cœur me dicte.
Car on n’escalade pas bellement les montagnes si le cœur n’est pas là.
Or, ces jours à l’Eiger le cœur n’y était plus.
L’ataraxie, cet état de tranquillité d’âme si bien décrit par les stoïciens grecs, m’a envahi, comme je décidais naturellement de renoncer.
Dans un bonheur qui ne se dit pas.
Dans une paix douce et légère comme ces flocons qui glissait sur mon visage.
Dans un enfantin enthousiasme.

Renoncer, donc.
En homme libre, comme tout alpiniste devrait l’être.
En un sage stylite, sur sa montagne devenue colonne.
En un simple pâtre, enfin heureux et comblé, comme le rêvait Terray.

Renoncer, le cercle se ferme, je suis vivant c’est magnifique.

Lionel Daudet.

* Pour reprendre le très intéressant ouvrage de Patrick Vivaret: "reconsidérer la richesse".

** Le zafou est ce coussin sur lequel se fait zazen.

*** Locution italienne:"Qui le sait?"

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Dod fait les
paquetages.

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Dod remonte dans le
socle déséquiper la
voie.

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Alpiglen. Le train
pour Grindelwald.

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