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HIVERNALES A L'EIGER.

La première hivernale de l'Eiger constitue un défi logique. Initiée dans les années 1950 entre autres par Walter Bonatti et René Desmaison, les annnées 1960 sont celles des grandes hivernales dans les Alpes.

C'est en mars 1961 que quatre alpinistes, encore des germaniques, se mettent à l'ouvrage.Il s'agit de trois allemands, Hiebeler, Manhardt, Kinshofer, et d'un autrichien, Amberger. L'ascension dure six jours, et tout se déroule à merveille. Belle réussite, entaché d'un petit manquement à l'éthique puisque les alpinistes ont rejoint la face par le trou du voleur et ont occulté le socle..... Kinshofer laissera son empreinte au Nanga Parbat ( Pakistan, 8126 m) , en ouvrant cette même année 1961 la voie d'accès du versant Diamir qui porte son nom jusqu'à 7150 m. Il y retournera en 1962 et atteindra cette fois-ci le sommet du 8000. Hiebeler, lui, continue sa brillante carrière de grimpeur qu'il double d'une vie d'écrivain alpin de premier ordre. Le Nanga Parbat sera la montagne d'Himalaya des allemands, à l'instar de l'Eiger pour les Alpes. Heinrich Harrer( qui cotoya le Dalaï-lama), vainqueur de la face nord de l'Eiger en 1938, participe à l'expédition au Nanga Parbat de 1939 qui atteint 6000 metres sur la montagne pakistanaise.

La suite de l'histoire hivernale de la face nord de l'Eiger mérite de s'y arrêter plus longuement.

En effet, à la fin de l'année 1965, alors que dans la face Nord des Grandes Jorasses les itinéraires sont au nombre de 3 ( Voie Cassin à l'Eperon Walker, Bonatti-Vaucher à la pointe Whymper et Eperon Croz à la Pointe Croz ) et au Cervin de 2 ( Voie Schmid, voie Bonatti), la face Nord de l'Eiger n'est parcourue "que" par la classique de 1938. Aussi il semble logique que des alpinistes songent à offrir une directe à la face nord de l'Eiger. L'histoire devient novatrice lorsque l'on sait que cette directissime est envisagée en hiver, lorsque les pierres sont soudées par le gel et que la paroi n'est pas le siège d'orages continuels. Enfin, cette directissime est celle d'un homme, John Harlin.

John Harlin est américain, né à San Franscisco en 1935. Dés 1963 il envisagea une directe dans la face nord, aprés avoir gravi la classique en 1962. En 1964, plusieurs tentatives eurent lieu, jamais très poussées en raison du mauvais temps. Des Munichois, des Italiens, et John Harlin; John Harlin qui se joint à une cordée italienne pour mener la tentative la plus sérieuse, stoppée au second névé par le mauvais temps.

John Harlin résida de nombreuses années en Irlande et en France, suivant les déplacements professionnels de son père qui travaille alors à la "Transworld Airlines". John découvre l'alpinisme à 18 ans en compagnie de Jon Lindbergh, qui était tout simplement le fils de l'aviateur Lindbergh ( le premier à franchir l'Atlantique par la voie des airs à bord du "Spirit of Saint Louis"). John Harlin marqua rapidement un goût prononcé pour l'Eiger puisque deux ans après ses débuts en alpinisme il tentait, sans succès, la face nord classique. A vingt ans, il escalade le versant nord du Cervin.
Il s'enrôla dans US Air Force en 1957, et à l'issue de sa formation de pilote dont il sortit major, il choisit une affectation en Allemagne pour se rapprocher des Alpes. Chaque week-end il partait en montagne, et il surmonta la face nord de l'Eiger par la voie classique en 1962. Il quitta alors le corps militaire pour devenir instructeur d'alpinisme à Leysin, en Suisse.

Il était alors au sommet de son art, et son nom reste gravé dans trois premières, la face sud du Fou, le pilier dérobé du Freney au Mont-Blanc, et la fameuse directissime américaine à la face ouest du petit Dru. John Harlin était doué dans tous les domaines qu'il abordait, il était doté d'un physique d'athlète et il sentait son corps débordé par la joie dans l'effort, aussi dur soit-il. Enfin, et ses nombreux voyages ont dû l'y aider, il avait une profonde idée de l'internationalisme dans sa pratique de l'alpinisme. Il lui semblait que les cordées internationales ouvraient la voie aux réconciliations entre les peuples et au maintien de la paix. Il n'est pas loin de s'associer à Peter Haag en 1965 pour faire une tentative pour ouvrir une directe à l'Eiger, mais il n'ont pas les mêmes conceptions des moyens à mettre en oeuvre pendant l'ascension.

Pour la directe à l'Eiger, John Harlin fit cordée commune avec Layton Kor, un collosse américain de 1m 93, et Dougal Haston, un alpiniste britannique hors pair. Chris Bonington fut également souvent présent, avec une mission essentiellement photographique, jusqu'au bivouac de la mort. Don Whillans participa également, de près ou de loin, à l'aventure. Dougal Haston et John Harlin se retrouvent fin Janvier 1966 et échafaudèrent leur projet, photos à l'appui. Le 2 Février, en compagnie de Layton Kor ils firent un vol de reconnaissance en hélicoptère de la face nord, au plus près. Ils furent impressionnés par l'ampleur de la face mais restèrent optimistes; ce vol leur permit de trouver le passage-clé au dessus du bivouac de la mort. Leur optimisme était tel que leur projet d'origine était de gravir la face en style alpin, c'est-à-dire en bivouaquant au fur et à mesure de leur progression, en hissant leurs sacs et sans pose de cordes fixes ou de retour dans la vallée.



Le mauvais temps retarda le départ, les préparatifs traînèrent et stupeur... le 18 février huit allemands partaient pour la directe de l'Eiger. En technique himalayenne. Ils équipèrent les 450 premiers mètres de cordes fixes et redescendirent le 19. Le 20 Dougal Haston et Layton Kor partirent à leur tour dans la face nord pour une reconnaissance, sans John Harlin qui se remettait d'une chute à ski survenue quelque jours auparavant. Le mauvais temps se leva et la reconnaissance tourna court, les deux alpinistes redescendirent et finalement les deux parties, anglo-américains et allemands se retrouvèrent réunis à la Kleine Scheidegg. Les allemands étaient bien décidés à faire une ascension en style "himalayen", c'est à dire avec pose de cordes et de camps fixes sur la montagne.

John Harlin était gêné par cette concurrence. Il aimait les cordées unies, les entreprises communes et l'internationalisme sur les montagnes. Les deux équipes finirent par décider d'un fonctionnement autonome, chacun traçant son propre itinéraire.

Le début de l'ascension est assez surréaliste. Les deux parties partagent du café au bivouac, s'entraident et grimpent la journée chacun sur leur portion de paroi. Le temps n'est pas trés stable, et les anglo-américains auxquels s'est joint Chris Bonington, redescendent à la Kleine Scheideg.
Le 2 mars, le temps se remet, John Harlin ne ressent plus sa chute à skis, et avec Layton Kor il reprends le chemin de la paroi. Les allemands, eux, sont toujours dans la paroi.... et les américains cèdent devant le mauvais temps persistant, décident de s'investir dans la paroi avec des réserves de nouriture en adoptant une technique himalayenne...la paroi a eu raison de leur éthique, l'envie de faire la première également.
L'ambiance est bonne entre les deux équipes, le cocasse amenant même à une situation irréelle : les deux seconds de chaque équipe assurent leurs leader respectif depuis le même relais, et les premiers de cordée parient une bière à qui sortira le premier sur une plateforme, l'un empruntant un mur délité l'autre une cheminée enneigée !
Cependant le mauvais temps s'installe pendant plusieurs jours alors que les cordées ont atteint le bivouac de la mort, et chaque équipe se terre dans sa grotte de neige. Le mauvais temps va considérablement gêner la progression des protagonistes pendant tout l'hiver. Côté anglo-américain, John Harlin et Dougal Haston sont seuls dans la paroi, mais ils finissent par redescendre pour se reposer, pensant qu'il vaut mieux quitter la paroi plutôt que de s'acharner.

Deux des six allemands les imitent. Dès le beau temps revenu, Chris bonington et Layton Kor remontent, ainsii que quatre allemands. Le temps ne s'améliore pas vite et l'escalade n'avance pas. Les allemands tentent le pilier qui domine le fer à repasser par la droite, la cordée Kor-Bonigton par la gauche. Layton Kor, au prix d'une traversée exposée, trouve la clé du pilier. Au dessus, cent mètres de goulottes mènent au sommet du pilier, mais la nuit arrive et la cordée retourne au bivouac de la mort. La solution germanique, à droite, est une impasse, et il est convenu que les britanniques envoient une corde fixe aux allemands du haut du pilier. Mais le lendemain, les allemands proposent de faire cause commune, et Karl Golikow, un des leaders, grimpe encordé avec Layton Kor. Il devient enfin évident à tous que grimper ainsi à quelques mètres les uns des autres frise le ridicule, et la difficulté de la paroi, l'obligation de passer au même endroit pour tous scelle le destin des alpinistes.

La cordée internationale atteind la bas de l'araignée, et après trois semaines de rude labeur sur la paroi, le beau temps semble enfin autoriser une tentative "alpine" vers le sommet à partir du bivouac de la mort en profitant des cordes fixes jusqu'à l'araignée.
Le 20 mars 1966, John Harlin et Dougal Haston quittent la Kleine Scheidegg à une heure du matin pour rejoindre les cordes fixes, alors que Chris Bonington est descendu la veille. Le temps est au grand beau . Les deux hommes remontent les cordes fixes, qui affichent par endroit un diamètre insignifiant, 7 mm... Dougal Haston est en tête dans cette progression et arrive au bivouac de la mort à midi. Au-dessus, Layton grimpe sous l'araignée. John arrive au bivouac un peu plus tard. Le soir Layton redescend de l'araignée, puis continue jusqu'à la Kleine Scheidegg, pensant que le mauvais temps arrive. Cette décision va lui coûter le sommet. Le lendemain, la prévision n'est pas si pessimiste ( les alpinistes sont en relation avec la vallée plusiuers fois par jour grâce à des talkie-walkies) et les allemands progressent rapidement sur la mouche, un névé situé au dessus de l'araignée. John Harlin et Dougal Haston decident donc de partir derrière les allemands, rejoindre la mouche pour y bivouaquer, et continuer vers le sommet le lendemain en technique "alpine". Ils partent enfin vers le sommet, que les allemands sont sur le point d'atteindre.

Dans l'après-midi, Peter Gillman à la Kleine Scheidegg observe la paroi, suit le trajet des cordes fixes qui, du bivouac de la mort monte à l'araignée. Et là, l'impensable se produit. Dans le champ étroit de la visée du téléscope, il voit une forme humaine, rouge, tomber dans la paroi, sous l'araignée....Bonington arrive, Fritz von Allmen, le propriétaire de l'hotel également. Il scrute la paroi, suit les cordes, et au pied découvre la tache rouge, les effets éparpillés, et... le sac de John Harlin.
Beaucoup de choses se passent alors dans les esprits des protagonistes de cette ascension. Il fait beau, les alpinistes sont sur le point de résussir l'ascension. En mémoire de John Harlin, les allemands et Dougal Haston font une équipe de cinq hommes en direction du sommet.
Ceux qui sont sous le pilier surmontant le bivouac de la mort vont donc descendre, ceux qui sont au dessus de l'araignée vont poursuivre la tentative jusqu'au sommet. Dougal Haston est donc en compagnie de quatre alpinistes allemands : Jorg Lehne, Gunther Strobel, Roland Votteler et Sigi Hupfauer. Une journée de plus s'écoule, il faut remonter du matériel au sommet de la mouche, récupérer des vivres depuis le bivouac de la mort, le soir la neige commence à tomber...
L es cordées sous le pilier ont nettoyé les cordes entre l'araignée et le bivouac de la mort, désormais trop abîmées, et entreprennent la descente. Le salut est vers le haut. Il fait toujours mauvais.
Il va falloir encore quatre journées épiques aux alpinistes pour gagner le sommet, dans une tempête continuelle. Certains seront atteint de graves gelures.
Micke Burke et Chris Bonington sont montés par le versant ouest au sommet, rejoints par trois membres de l'équipe allemande en compagnie de Toni Hiebeler. Il vont accueillir chaleureusemnt les grimpeurs au sommet et leur assurer une descente qui sera une arrivée triomphale à la Kleine Scheidegg. La voie directe "Harlin" est ouverte en plus d'un mois d'escalade...


Les deux équipes :
Karl Golikow.
Peter Haag.
Siegrfied Hupfauer
Jörg Lehne
Rolf Rosenzopf.
Günther Schnaidt
Günther Strobel.
Roland Votteler.

Chris Bonington
Dougal Haston.
Don Whillans
Layton Kor.
John Harlin

Première répétition de cette voie pendant l'hiver 1970 par des japonais en trois mois, alors qu'une autre équipe japonaise faisait la seconde hivernale de la voie de 1938 du 19 au 27 janvier de la même année ! Puis ascension tchèque en 1976.
Notons en 1969 une autre directissime "japonaise" ouverte en 30 jours pendant l'été, en 1976 une directissime tchéque à droite de la paroi passant à droite de la Rote Fluh, et en 1978 une directissime tchèque "de gauche" pendant 41 jours en hiver...Pour finir par la directissime dite "idéale", à droite de la voie Harlin, ouverte en 12 jours de l'hiver 1983 par Pavel Pochyl, qui semble être le tracé le plus pur. Il est d'ailleurs surprennant que toutes ces voies soient des directissimes, la définition du terme laissant penser qu'il ne peut en y avoir qu'une...
Par contre il est interessant de noter que l'hiver est une saison souvent choisie pour gravir l'Eiger, chutes de pierres au repos et neige couvrant les zones de rochers pourris n'y sont certainement pas pour rien ....

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