LE PROJETLaissons Dod présenter lui-même la trilogie 2006 par cette réflexion issue de ses tentatives précédentes :« La montagne restera toujours le chef d’orchestre. » Une vie d’alpiniste n’est décidément pas un long fleuve tranquille… Et quelques réflexions me sont venues de cette parenthèse momentanée sur la montagne. Certes certains pourraient parler d’échecs, je préfère les mots « enrichissement humain », « épanouissement ». Cette vision neuve et personnelle de l ’alpinisme aura finalement mis le doigt sur « qu’est-ce que l’on va chercher là-haut, si tant est qu’il y a quelque chose à trouver, là-haut. » Toutes mes expéditions ont eu ce dénominateur commun : une transformation. Une transformation de mon être et l’apparition d’une joie. Mais attention, pas n’importe laquelle, pas de ces plaisirs éphémères engendrés par une recherche de sensations extrêmes, et qui laissent en bouche un arrière-goût d’insatisfaction. Non, bien au contraire: un bonheur plein, qui rebondit et éclabousse ces instants de vie que l’on nomme quotidien. |
![]() eiger |
![]() cervin |
![]() GRANDES JORASSES |
Redonnons la parole à Dod pour connaitre la genèse de cette trilogie :
Dans ma tête enfiévrée, une question bourdonne depuis
des années : « quel projet bâtir, dans des Alpes où,
selon certains esprits chagrins, tout a été fait?». Peu
de nouvelles voies restent à explorer. Suivant sa logique, l’alpinisme
s’est tourné vers les hivernales, les solos en été
puis en hiver, dans des voies de plus en plus difficiles. Peut-on encore réaliser
des premières ? Quel sera l’alpinisme des années futures
? Chacun apporte « sa » réponse » à la question.
La recherche de la difficulté maximale sera plus que jamais d’actualité.
L’alpinisme de pointe, après être longtemps resté
dans une phase de conquête, se tournera vers la créativité
personnelle, vers cet imaginaire grâce auquel chacun livrera ce qu’il
a de plus beau en lui, au travers d’un projet novateur et audacieux.
Le projet sera bâti sur les fondations d’un alpinisme classique,
mais rajoutera une dimension artistique, voire spirituelle.
L’histoire de l’alpinisme a toujours gravité autour des
trois faces Nord mythiques de l’arc alpin : Grandes Jorasses, Cervin,
Eiger. Ne les avaient-on pas qualifiées de « derniers problèmes
des Alpes » ? Elles furent gravies dans les années 30, puis vinrent
les répétitions, d’abord timides, puis plus nombreuses.
Dans les années 60, les solitaires, les hivernales et les directes,
les directissimes. Au cours des années 80, Christophe Profit fait preuve
d’originalité en enchaînant les trois faces par les voies
classiques le plus rapidement possible et en s’autorisant tous moyens
pour effectuer les liaisons entre les faces. Il réalise cette performance
d’abord en été, puis en hiver. Le côté sportif
de l’alpinisme est poussé à l’extrême. En
2000, ces trois faces déjà chargées d’un lourd
passé restent toujours présentes à l’esprit des
alpinistes contemporains.
Alors, quelle réalisation pourrais-je envisager ?
Faisant ses adieux au grand alpinisme, Walter Bonatti a légué
durant l’hiver 65 une nouvelle voie directe dans la face Nord du Cervin.
En 2002, nombreuses sont les voies qui jalonnent la face Nord. Ouvrir pour
ouvrir ne m’intéresse pas. Par contre, j’aimerais reprendre
« l’équation de Bonatti » : ultime égal seul,
direct, hiver. Et la faire varier avec quelques nouveaux facteurs : trois
voies plutôt qu’une, directissimes plutôt que directes et
un beau voyage au coeur des Alpes pour relier ces parois. L’équation
de l’alpinisme est toujours aussi simple, mais elle est formulée
différemment : ce n’est plus une ouverture sur une face Nord
en solo hivernal, mais bien le cumul de trois directissimes en solo hivernal
sur les trois faces Nord majeures des Alpes reliées sans moyens mécaniques,
en restant au maximum en haute montagne. Il n’y a en même temps
pas grand chose de fondamentalement nouveau : il s’agit toujours de
donner le meilleur de soi-même. Gratuitement.
Extrait de la montagne intérieure, Lionel Daudet, Grasset 2004 .
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